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Dimanche 14 décembre 2008
C'était donc samedi 6 décembre. Virée interplanétaire vers la mer. Pourquoi "interplanétaire"? je n'en sais rien, c'est comme ça que l'on appelle ce genre d'évènements, voyez la Ciemmona de Rome.

On s'est donc retrouvés
au petit matin sur la praça do ciclista, São Paulo, avec un but simple : pédaler jusqu'à Santos par la route des Imigrantes. Et nous sommes retrouvés nombreux, environ 400 vélos !


Nous savions bien qu'au kilomètre 42, juste avant que ne commence la vertigineuse descente vers la mer, il y a une plaque interdisant la circulation des vélos. Mais nous n'avions pas d'autres choix que de passer par Imigrantes.

Il y a certes la route ancienne, aux pavés glissants, mais elle est déjà recouverte par la forêt et elle n'est ouverte qu'aux piétons accompagnés de guides. Il y a aussi la route de service, mais elle est définitivement fermée au public car devenue propriété privée de Ecovias, qui s'en sert pour entretenir les nombreux ouvrages d'art de Imigrantes.

Ecovias - je précise car ils font partie de l'embrouille que je vais raconter dans un instant - c'est l'entreprise privée à qui l'Etat a concédé la gestion de cette route. Ici, on appelle ce genre de privatisation tertierisation.

Ecovias empoche le fric des péages et en échange elle doit entretenir la route. Elle n'a pas envie de faire des aménagements pour les vélos, qui jusqu'à présent ne paient pas les péages. Elle a donc maintenu cette foutue plaque, en dépit de lois fédérales qui stipulent que les vélos (véhicules à deux roues et à propulsion humaine) ont le DROIT de circuler sur l'
accotement des routes, ou à défaut la voie de droite dans le sens de la circulation.


Dès le départ, la Police municipale nous a escorté. Quand on est arrivé sur Imigrantes, la Police Militaire a pris le relai. Deux voitures, puis quatre. Bientôt, ils se sont mis en travers de notre chemin. "Pas le droit". "Faites demi-tour". Mais nous on était comme un fleuve. On n'arrête pas un fleuve comme ça.

Des motards sont venus en renfort. Comme ça ne suffisait pas, ils ont appelé la Force Tactique (des durs, mais autant que les Batalhao de choque), et des renforts de la police fédérale.

La présence de 2 caméras de télé ainsi que d'innombrables enregistreurs personnels a probablement dissuadé la police de recourir à la violence.

Côté cyclistes : patience, joie de vivre, envie d'aller à la plage, volonté de faire respecter le vélo comme mode de locomotion légitime.

Sur les photos ci-dessous, on voit comment nous avons débordé (plusieurs fois) les barrages de police. Celui à qui le flic disait de s'arrêter mettait gentiment pied à terre, tandis que les autres continuaient doucement en passant autour. Un fleuve, je vous dis.


S'ils bloquaient la route, on passait par dessus la glissière, devenant piéton pour quelques dizaines de mètres, avant de se remettre en selle un peu plus loin. Les flics voyant ça essayaient de rattraper ceux qui étaient devant, relâchaient de ce fait le barrage, et tout le monde finissait par repartir. Voyez ces deux photos, prises à peu près simultanément en amont et en aval.


On a joué comme ça une bonne partie de la journée. Le lendemain une manchette dans le journal annonçait :  "Une manifestation de cyclistes cause 16 kilomètres des bouchons sur la route de Santos" !

C'est fou comme les journalistes peuvent être serviles. En vérité, ce sont les voitures de police en travers de la route qui étaient la cause directe de ces bouchons. Et comme le dispositif policier était impressionnant, les automobilistes ralentissaient en passant devant la scène. Nous, vélos, on allait juste à la plage en pédalant sur l'accotement.


Les flics ont fini par couper le groupe en deux, bloquer une partie à un péage et l'autre un peu plus loin. On a négocié de se retrouver tous au kilomètre 40, où un pont nous offrait un peu d'ombre, et là nous avons été définitivement immobilisés.
Une vingtaine de voitures, une cinquantaine de flics ont été mobilisés toute l'après-midi pour nous empêcher de passer.


Les flics se sont positionnés un peu partout sur l'échangeur :


A ce moment là, certains ont fait demi-tour, d'autres ont pris des bus pour continuer le chemin. On a appris que 4 d'entre nous avaient réussi à perçer le barrage dès le début et avaient réussi à descendre par la route de service. Les journalistes de télé se sont lassé eux aussi et sont partis. (cf. reportage TV de 45 secondes en cliquant ici)


A 17h, après 4 heures d'attente, il restait encore une trentaine d'irréductibles en sit-in sur le bord de l'autoroute (voyez le petit groupe d'indécrottables sur le talus). On imaginait que les flics se lasseraient avant nous. On fomentait des plans pour descendre à la plage quand même. Làs !

Une partie est repartie à vélo vers São Paulo avant la tombée du soir (j'étais de ceux-là). L'autre a tenté un dernier coup. Ils ont prétendu se diriger vers Riacho Grande, tout en comptant bifurquer avant sur une autre route. Mais les flics les ont soigneusement escortés jusqu'à la tombée de la nuit.

Mais ce n'est pas fini.

Dans le petit groupe où j'étais, personne n'avait vraiment envie de rentrer. Et surtout pas moi, qui n'avais absolument rien à faire ce soir là dans la grande ville. J'avais de l'eau, un duvet et un peu de blé. Il n'allait sûrement pas pleuvoir. Au kilomètre 38, après seulement quelques minutes sur le chemin du retour, j'ai expliqué à mes camarades ma situation et j'ai bifurqué sur une piste qui s'enfonçait dans la forêt.

Après avoir un peu tourné en rond sur des chemins de terre dans l'incroyable mata, j'ai fini par tomber sur une pêcherie. Les derniers clients étaient en train de peser leurs truites. Le patron avait entendu à la radio cette histoire de vélos bloqués par la police. Il s'est étonné que je sois là, tout seul. Il m'a offert à manger et m'a proposé de dormir sous un abri de pêcheur. Pour la première fois, j'ai pu admirer les étoiles du ciel du Sud.


Le lendemain, à l'aube, j'ai poussé mon vélo dans les fourrés pendant 2 ou 3 heures pour rejoindre la route de service, en évitant de me faire repérer par la police. Mais je crois qu'en fait ils s'en fichaient. Et là j'ai accompagné un groupe de VTTistes venus en autobus. Eux n'avaient eu aucun problème pour arriver.

Cette route fermée (qui longe les viaducs d'Imigrantes) est magnifique.

Comme cette route forestière est fermée au public mais carossable, des adeptes du macumba et autres magies noires viennent pratiquer des rituels bizarres. D'un côté, des bougies et plateaux de fruits déposés en offrande sur lun rocher. De l'autre, des pots cassés et des traces noires sur le sol, formant un motif géométrique. J'ai pu observer une cérémonie dans une cachoeira, du haut d'un pont :

Bref. Un peu plus loin, dans la descente, j'ai vu deux cyclistes arrêtés sur le côté en train de bricoler une roue de vélo. Surprise : c'était Fabiano et André. Ils faisaient partie du dernier groupe d'irréductibles, ceux de Riacho Grande. Ils n'avaient pas voulu rentrer eux non plus et avaient passé la nuit à chercher leur chemin dans la boue, à la lumière de la lune.

Ils n'avaient pas dormi, pas mangé. Visages et discours épuisés. Fabiano avait détruit son pneu avant, il n'arrêtait pas de crever. Ils avaient fini par le remplir de feuilles de bananier. Fabiano avait pu faire quelques kilomètres comme ça mais là ça ne roulait plus.

Un gars à VTT qui descendait avec moi a proposé une méthode plus efficace, à base de chambre à air.  Et ça a marché!




On a fini le chemin ensemble, et en début d'après-midi, on est arrivé à Santos.


Drôle d'histoire, non ? 
On était 400 au départ, 7 seulement sont arrivés à la plage.
On voulait passer par Imigrantes, on a du se frayer un chemin par la route de service.
On pensait que le nombre ferait notre force, mais cela a probablement conduit la police à l'intransigeance, pour éviter de faire un précédent.

Quels résultats ?
Des articles de presse, parfois favorables, des manchettes, quelques brèves.
A ma connaissance, cela n'a pas vraiment lancé de débat public sur le droit d'aller et venir à bicyclette.
Entre Secrétariat des transports et Ecovias, on se renvoie la balle.
Et nous, on en est resté un peu échaudé.

Pire. Hier, j'ai raconté l'histoire à une personne croisée à la fac, Marta, la cinquantaine, militante, intellectuelle. Elle a sûrement du se battre (d'une manière ou d'une autre) contre la dictature militaire qu'a connu le Brésil.
 
Devinez sa réaction ... 
- Tu sais, je pense que la police a bien fait de vous empêcher de passer. Cette route est tellement dangereuse à cause de tous ces camions !

(et elle aurait pu continuer :
- il faut interdire aux enfants de jouer dehors, car l'air est pollué.
- il faut empêcher les femmes de sortir le soir, car elles risquent d'être violées.
- il faut interdire aux noirs l'accès à des postes de responsabilité, car ils risqueraient d'être mal vus, etc.)

Raisonnement qui montre cette méprisable compassion du dominant à l'égard du dominé.
Comme s'il était dans la nature des dominés de l'être. Comme si, dans la lutte entre le fort et le faible, il fallait s'attaquer au faible pour l'empêcher d'être victime de sa faiblesse !  

Il reste bien du chemin à parcourir ...

... mais ça tombe bien, on a des vélos !

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crédits photos :
http://picasaweb.google.com/ciclista.fabiano/BicicletadaInterplanetRia0607122008#5278400883212831938
http://picasaweb.google.com/eupedalo
http://flickr.com/photos/brunogola/3089617322/in/photostream/
http://ciclobr.multiply.com/photos
http://macacoveio.multiply.com/photos


J'aime bien cette photo.

Action Traga sua Luz, 15/05/08
Politica do Imposivel, Forum Centro Vivo
Source : midiaindependente.org

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